Olivier Le Deuff est enseignant-documentaliste en collège et doctorant en Information-communication. Il est également le webmaster du Guide des égarés et de Cactus acide.
Bonjour Olivier Le Deuff. Vous avez la double casquette d'enseignant-documentaliste “de terrain” et de chercheur en sciences de l'information. Laquelle des deux prime sur l'autre ?
Olivier Le Deuff
Je me suis toujours considéré comme un "hybride" qui a poussé le dilemme professionnel de manière fractale en étant hybride parmi les hybrides. D’une part, car la fonction d’enseignant-documentaliste est déjà hybride par elle-même avec les deux aspects techniques et pédagogiques. D’autre part, mes recherches relèvent du domaine de l’information-communication, une section scientifique carrefour et transdisciplinaire. L’attrait pour l’hybride signifie qu’il n’existe pas selon moi de vision unique et que seule une vision globale prenant en compte les différents points de vue permet de mieux répondre aux problèmes. Néanmoins, du fait que je suis un blogueur en même temps et parfois formateur, toutes ces casquettes font qu’il faut évidemment choisir. Je m’oriente donc davantage vers la recherche mais je n’oublie pas le terrain qui a tant alimenté ma réflexion et qui permet toujours d’expérimenter dans le concret. Je mets également de côté pour l’instant l’envie d’écrire de la fiction mais ce n’est que partie remise...
Après avoir lancé sur Internet le Guide des Egarés en 1999, vous avez créé le site Cactus acide en février dernier. Quel est l'objectif de ce site ?
Olivier Le Deuff
Ce site est une idée qui a germé assez rapidement suite à un travail de collaboration sur les univers netvibes avec Richard Peirano et Françoise Banes. Je me suis dit qu’il serait opportun de créer un groupe de travail qui pourrait proposer des séances pédagogiques, de la veille et de la réflexion autour de la culture de l’information et de la formation aux médias. Le tout a rencontré le prolongement du projet Historiae car je souhaitais travailler avec mes élèves sur l’actualité.
Comment ce site fonctionne-t-il ? Combien de personnes l'alimentent ?
Olivier Le Deuff
Le site est hébergé par mes soins et je m’occupe du suivi technique. Je suis également en quelque sorte le rédacteur en chef. L’équipe se constitue peu à peu autour de volontaires qui peuvent publier quand ils le souhaitent et alimenter certaines rubriques. Le site a reçu plus de 20 000 visites en trois mois ce qui démontre un intérêt évident et qui m’incite à poursuivre l’aventure. Je cherche toujours des rédacteurs occasionnels ou réguliers sur des sujets tournant autour de la didactique de l’information, de la culture de l’information, de la formation aux nouveaux médias. Le site s’inscrit dans une optique de translittératie 1, et je souhaite impulser une volonté pédagogique montrant des stratégies innovatrices en terme de pédagogie avec les nouveaux outils, notamment ceux du web 2.0 comme les blogs, les wikis, les agrégateurs de flux rss 2.
Pour un certain nombre de collègues, le web 2.0 reste encore une notion un peu floue. Pouvez-vous définir en quelques mots ce qu'est le web 2.0 ?
Olivier Le Deuff
Tim O’Reilly 3 parle souvent d’"état d’esprit". Il est clair que ce n’est pas un concept mais un phénomène aux frontières floues. Dans un sens positif, le web 2.0 donne à l’utilisateur des moyens de gérer plus efficacement son information et ses activités sur le web dans une stratégie de personnalisation avancée et de mise en relation avec les autres dans une optique plus collaborative. Pour pasticher les propos d’Adam Mathes 4 sur les folksonomies 5, le web 2.0 représente à la fois ce qu’il y a de mieux et de pire en matière d’information et de communication.
Quelles avancées le web 2.0 représente-t-il par rapport au web traditionnel ?
Olivier Le Deuff
Il permet à l’usager de gérer lui-même son information et sa communication. Celui-ci gagne plus de liberté mais il se doit dès lors d’être plus responsable. C’est la poursuite de la nécessité de l’évaluation de l’information qui s’était accrue avec l’avènement du web. Désormais, si l’utilisateur peut s’affranchir de nombreux intermédiaires, il lui faut d’autant développer de nouvelles compétences. Une nouvelle fois, la fracture n’est pas seulement numérique, mais aussi intellectuelle et culturelle. Le web 2.0 n’est pas proprement révolutionnaire en ce qui concerne les outils, mais ce sont les changements sociaux, institutionnels et éducatifs qui doivent nous préoccuper.
Parmi les nombreux outils du web 2.0, pouvez-vous en citer un ou deux qui vous paraissent intéressants à exploiter avec les élèves ?
Olivier Le Deuff
L’ensemble des outils peut être exploité à partir du moment qu’une stratégie pédagogique voire didactique a été définie au préalable. Le blog peut ainsi être utilisé comme je l’ai fait pour Historiae. Les flux rss via des agrégateurs sont également intéressants, à condition de ne pas demeurer que dans une seule vision d’accès à des ressources. Les systèmes de travail collaboratif via les wikis et les signets sociaux 6 constituent également des pistes à creuser. Il reste aussi les plateformes d’enseignement en ligne qui constituent d’excellents supports durant les séances et sont efficaces en prolongement de présentiel.
A l'inverse, y-a-t-il une «face cachée» du web 2.0 ?
Olivier Le Deuff
Evidemment. Derrière la gratuité apparente, il y a la volonté de tirer profit de la somme des activités des internautes. Ce sont eux qui apportent la valeur ajoutée aux services en ligne. L’usager travaille de fait gratuitement. C’est le côté obscur du web 2.0 avec la volonté de mettre en place des systèmes publicitaires affinés plus efficaces et qui ciblent précisément les consommateurs potentiels.
Pensez-vous que le web 2.0 ait accru les difficultés des élèves dans leur démarche de recherche d'information sur Internet ?
Olivier Le Deuff
Je crois que peu d’élèves connaissent même l’existence du web 2.0. Le web 2.0 accroît les risques d’info-pollution en facilitant les stratégies diverses de spams 7 et en accroissant le nombre de données présentes sur le réseau via la redondance d’informations, l’information virale et les fausses recommandations. D’un autre côté, le web 2.0 et notamment les folksonomies constituent des pistes pour rendre plus vivantes les séances pédagogiques et plus concrètes des notions info-documentaires.
Dans ce contexte, quel est le rôle de l'enseignant-documentaliste face aux pratiques des élèves-internautes ?
Olivier Le Deuff
Ce dernier doit voir son rôle accru dans sa médiation pédagogique au quotidien. Il demeure que le statut du professeur-documentaliste demeure équivoque et que sa médiation tient trop souvent du bricolage. Or, il semble qu’une part de ce que nous avons à transmettre ne peut s’effectuer à la marge mais doit, au contraire, devenir central et me paraît d’une importance autrement plus grande que certains cours donnés dans les disciplines traditionnelles. Cela implique, pour ma part, un "new deal" disciplinaire et une réforme complète du système.
Quels usages pédagogiques liés au Web 2.0 les enseignants peuvent-ils envisager -notamment au cdi - ?
Olivier Le Deuff
Nous pouvons recommander de manière simple, l'usage d'un site collaboratif, que ce soit un blog ou des systèmes comme Spip 8 qui permettent de faire découvrir une chaîne informationnelle et communicationnelle intéressante depuis l’étude du besoin d’information jusqu’à sa communication. Il va de soi que cela peut prendre racine au cdi mais se poursuivre bien au-delà.
Netvibes est actuellement plébiscité par beaucoup de documentalistes. Certains collègues relativisent cependant l'intérêt de cet outil qui conduit souvent à réinventer son propre univers - qu'il soit public ou privé - en y mettant les mêmes informations. Quelle est votre opinion sur cet outil ?
Olivier Le Deuff
Netvibes est un outil qu’il faut utiliser mais j’insiste sur le fait que nous ne devons pas être seulement des fournisseurs de contenu. C’est d’ailleurs pour cette raison que lorsque j’ai créé le portail des actus, j’ai tenu à ce que figurent des définitions, en plus des flux mis à disposition. J’ai également songé qu’il fallait mettre en place des séances pédagogiques autour du portail, sans quoi nous n’apportons pas notre valeur ajoutée qui est avant tout pédagogique et pas seulement technique. La volonté de mettre en place Cactus acide est également partie de ce constat qu’il fallait mutualiser les stratégies pédagogiques et les scénarii didactiques et ne pas demeurer au seul stade de mise à disposition de l’univers netvibes. Je pense qu’il reste encore beaucoup de travail à fournir à ce niveau.
Quelles évolutions techniques sont à venir ? Par exemple, un web 3.0 est-il attendu, et de quel type ?
En fait, il faudra cesser de parler du web qui demeure trop centré sur les PC mais envisager un internet élargi où chacun de nous sera connecté en permanence avec la possibilité d’attribuer une adresse IP 9 à chaque objet du quotidien. Si certes, il est possible que le web socio-sémantique continue de progresser avec des systèmes hybrides entre ontologies 10 et folksonomies, c’est l’indexation de nos identités et de nos activités qui se met en place. C'est ce que j’appelle parfois l’Arcadie, cet espace auquel nous ne pouvons échapper. Nous sommes désormais tous rentrés dans le « Loft » et nous ne pouvons plus en sortir. Nous pouvons aussi bien y subir une gloire éphémère qu’une terrible humiliation. L’enjeu de formation à la culture de l’information devient alors un élément qu’on ne peut négliger.
Comment voyez-vous le cdi du futur ? Selon vous, le documentaliste va-t-il survivre à tous ces changements ?
Olivier Le Deuff
Le risque, c’est qu’au fil de ces diverses métamorphoses nous finissions par ressembler à Grégoire Samsa 11 et être balayés d’un seul coup. Le lieu physique Cdi va se transformer voire devenir un peu plus virtuel. Il faut donc nous attacher à renforcer ce qui constitue notre mission première : la pédagogie. Par conséquent, la didactique de l’information nous permet de travailler sur des notions stables qui pourront être utilisées longtemps par l’élève. De même, je pense que notre statut d’hybride va constituer un avantage à l’avenir et que nous devrions être, par conséquent, parmi les principaux acteurs du changement et du renouveau pédagogique.
Pour ma part, je considère que notre système actuel devient de plus en plus inefficace et qu’il convient de refonder l’Education Nationale sur des valeurs de confiance et sur de nouvelles stratégies éducatives avec la constitution de milieux associés mêlant enseignants, élèves, technologies et l’ensemble de la communauté pour la transmission du savoir.
Notes
Note 1
Terme anglo-saxon désignant "l'habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux" (Thomas, Joseph, Laccetti, Mason, Mills, Perril, Pullinger- Université de Montfort, Grande-Bretagne). Source : http://www.uic.edu/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/2060/1908)
Note 2
cf. glossaire de Savoirscdi, entrées Blog / Wiki / RSS
Note 3
Tim O'Reilly, l'éditeur de presse informatique a publié le premier article qui tente d'expliquer le web 2.0.
Note 4
Adam Mathes est un "architecte de l'information" qui étudie l'évolution de l'information et notamment les folksonomies. Site personnel consultable à l'adresse URL :http://www.adammathes.com/)
Note 5
cf. glossaire de Savoirscdi
Note 6
Traduction de l'anglais social bookmarks. Désigne l'opération consistant pour les internautes à sauvegarder leurs signets, leurs liens favoris directement sur un site web public (du type del.icio.us)
Note 7
Traduit en français par pourriel. Désigne l'envoi en masse, par courrier électronique, de messages à caractère publicitaire ou malhonnête, sans l'accord préalable des destinataires.
Note 8
Logiciel libre permettant la publication sur Internet de façon collective. Site officiel consultable à l'adresse URL : http://www.spip.net/fr_rubrique91.html
Note 9
cf. glossaire de Savoirscdi
Note 10
Appliqué au champ des sciences de l'information, ce terme désigne un modèle de données représentatif d'un ensemble de concepts dans un domaine, ainsi que les relations entre ces concepts.
Note 11
Nom du personnage de La métamorphose de Kafka qui se transforme en horrible cloporte.
Pour aller plus loin ...
Publications d’Olivier Le Deuff
Thèmes de recherche : culture de l'information, information literacy, usages de l’Internet, recherche d’information, document numérique, mutations institutionnelles liées aux NTIC, folksonomies, réseaux sociaux, web 2.0.
Revues
Le Deuff, Olivier. Folksonomies : Les usagers indexent le web. BBF [en ligne], 2006, n° 4
[consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://bbf.enssib.fr/
Le Deuff, Olivier. De la méfiance à la défiance : analyse informationnelle du mythe du complot. Revue internationale en intelligence informationnelle [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://www.revue-r3i.net/file/2008_Le_Deuff.pdf
Colloques
Le Deuff, Olivier. Folksonomies et communautés de partage de signets : vers de nouvelles stratégies de recherche d’informations. Actes du colloque H2ptm07 , Hammamet, 29-30 et 31 octobre 2007.
Le Deuff, Olivier. La culture de l’information : quelles «littératies» pour quelles conceptions de l’information.VIème Colloque ISKO-France'2007, 7 et 8 juin 2007, Toulouse, IUT de l'Université Paul Sabatier. HAL [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00286184&version=1
Le Deuff, Olivier. Monstres, légendes et hérauts : vers une tératogenèse documentaire. Cinquième séminaire de Marsouin, Rennes, 5-6 juin 2007 [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://www.marsouin.org/IMG/pdf/marsouinledeuff.pdf et sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00200448&version=1
Le Deuff, Olivier. Culture de l'information et web 2.0: quelles formations pour les jeunes générations ? Doctoriales du GDR TIC & Société[en ligne], Marne-la-Vallée, 15-16 janvier 2007 [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00140079&version=1
Le Deuff, Olivier. Les documentalistes de l’Education Nationale : la perpétuelle mutation professionnelle. Actes du colloque « Pratiques et Usages Organisationnels des STIC. Cersic-Rennes les 7, 8 et 9 septembre 2006 [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://www.uhb.fr/alc/erellif/cersic/spip/IMG/pdf/ActesColloqueCersicSept06.pdf
Le Deuff, Olivier. Des bons mots au bon document. Comment éduquer à l’usage des mots-clés efficaces pour accéder à la pertinence documentaire. In Colloque International : Discours et Document Schedae, 2006, prépublication n° 16, fascicule n° 1, p. 129-134. HAL [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00098076/en/
Revues professionnelles
Le Deuff, Olivier. Le document face aux négligences, les collégiens et leurs usages du document. InterCDI , juillet 2006, n° 202, p.87-90.
Le Deuff, Olivier. La porte est en dedans. InterCDI , janvier 2007, n° 205, p.6-7.
Rencontres et colloques professionnels
Le Deuff, Olivier. La culture du boustrophédon. Table ronde de la journée académique des documentalistes de l’académie de Lyon, jeudi 29 mai 2008. [en ligne] . Guide des égarés [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://www.guidedesegares.info/2008/05/31/la-culture-du-boustrophedon/
Le Deuff, Olivier. Fluxtuat nec mergitur : comment ne pas sombrer dans les environnements mouvants ? Du web 2.0 à Second life…. Babel - edit -, Rencontres Formist. Lyon, ENSSIB, juin 2007 [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur :http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/document-1160>
Le Deuff, Olivier. Pour de nouvelles méthodes de travail. Actes du Colloque sur le collège unique. IUT de Saint-denis. 2003 [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://www.collegeunique.org/d_acu/acu19_old.htm
Divers
Le Deuff, Olivier. Et in arcadia ego : vers une culture de l'information et de la communication. Urfist-info [en ligne], 31 août 2007 [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://urfistinfo.blogs.com/urfist_info/2007/08/et-in-arcadia-e.html
Le Deuff, Olivier. Le succès du web 2.0 : histoire, techniques et controverse. HAL [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00133571&version=1
Le Deuff, Olivier. Autorité et pertinence vs popularité et influence : réseaux sociaux sur Internet et mutations institutionnelles. HAL [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00122603&version=1>
A paraître
Le Deuff, Olivier, Serres, Alexandre. Outils de recherche : la question de la formation. HAL [en ligne] [consulté le 26 juin 2008]. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=e1pc1a44emmkppfhsmth5gh3d4&view_this_doc=sic_
00177323&version=1.
A paraître en 2008 dans un ouvrage collectif édité par CF éditions.
Le Deuff, Olivier. Ghost in the shell : l’esprit documentaire dans la machine. 8ème congrès de la Fadben, Lyon. 28, 29 et 30 mars 2008.
Actes à paraître chez Nathan.
Interview réalisée en juin 2008 - CRDP de Lyon -
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